Olivier Maurer, responsable pédagogique à L’étrive, accompagne les collaborateurs en situation de handicap dans leur parcours professionnel. Il nous parle de son métier, de sa vision de la pédagogie, et des enjeux actuels de l’institution.
Quel est votre parcours ?
J’ai travaillé plus de 20 ans comme cuisinier avant de me former comme Maître Socioprofessionnel. J’ai découvert dans ce métier un vrai sens : celui d’accompagner des personnes à travers une activité professionnelle concrète. Le terme de « moniteur socioprofessionnel » reflète bien cette approche humaine et pédagogique.
Quelles sont vos missions principales ?
À L’étrive, mes missions s’articulent autour de deux axes principaux. Le premier concerne notre mission sociale, qui consiste à accompagner nos collaborateurs dans leur quotidien professionnel. L’objectif est de leur permettre de progresser à leur rythme, dans des tâches qui leur sont adaptées. Beaucoup de nos collaborateurs ont quitté le premier marché du travail en raison d’une pression trop forte, d’un déséquilibre ou d’une perte de sens. Ce sont souvent ces éléments qui entraînent un décrochage ou ferment les portes de l’emploi classique.
Aujourd’hui, la frontière entre le monde institutionnel et le premier marché reste encore trop rigide, ce qui complique les passerelles possibles.
La deuxième mission est tournée vers nos partenaires industriels. Nous cherchons à être le plus souple et réactif possible pour répondre à leurs besoins. C’est important pour nous d’être perçus comme une ressource fiable et utile, plutôt que comme un coût pour la société.
Quelles sont les valeurs et principes qui guident votre approche pédagogique ?
Nos valeurs fondamentales sont le respect, l’équité et la considération. Elles guident notre approche au quotidien et s’expriment dans la manière dont nous accompagnons chaque personne, avec bienveillance et justesse.
Comme beaucoup d’institutions, nous souhaitons avant tout que nos collaborateurs puissent s’épanouir dans leur environnement de travail. Ce qui fait la spécificité de L’étrive, c’est que nous sommes exclusivement un atelier, sans structure résidentielle. Cela signifie que notre accompagnement se fait intégralement à travers l’activité professionnelle.
Nous mettons un point d’honneur à proposer des postes de travail qui ont du sens, dans un cadre sans pression excessive, loin du stress souvent présent dans le premier marché. L’idée est d’offrir à chacun la possibilité de contribuer activement à un projet industriel, à son rythme, en se sentant utile et reconnu.
Avez-vous une approche spécifique pour favoriser leur autonomie et leur épanouissement ?
Former, essayer et faire confiance, puis…recommencer encore et encore. Il arrive que la maîtrise d’une tâche demande beaucoup de temps, mais il est assez rare qu’une personne que nous pensons apte à un certain travail n’y arrive pas. Bien sûr, il faut être raisonnable dans son ambition de départ et miser sur des réussites successives pour aller plus loin. Mieux vaut plusieurs petites réussites qu’un gros échec. 😊
Nos collaborateurs s’approprient leurs tâches et finissent par bien les connaître. Il n’est pas rare que ce soient eux qui montrent les ficelles du métier aux nouveaux arrivants. C’est gratifiant pour eux et pour nous, c’est un très bon moyen de vérifier ce qui est acquis et ce qui demande encore un peu de travail.
Quelles qualités sont essentielles pour travailler dans l’accompagnement des personnes en situation de handicap ?
Le calme et la patience sont un bon début. Se rappeler pourquoi nous avons deux oreilles et une seule bouche est aussi utile. La force d’un bon moniteur est d’être capable de penser hors du cadre et d’inventer des solutions pas forcément usuelles. Lorsque nous expliquons quelque chose à quelqu’un et qu’il ne comprend pas, nous avons tendance à répéter la même chose plus fort et parfois jusqu’à crier. Cela me rappelle quelques épisodes de mon apprentissage. Plutôt que de penser de manière traditionnelle il faut repenser son approche. Un chef d’atelier se dira peut-être « mais qu’il est nul, ça fait quatre fois que je lui explique et il n’est pas capable de comprendre ». Un moniteur doit pouvoir se dire « mais je suis nul, ça fait quatre fois que je lui explique et je ne suis pas capable de me faire comprendre ».
Qu’est-ce qui vous motive au quotidien dans votre métier ?
En tant que moniteurs, nous bénéficions d’un énorme capital confiance auprès des collaborateurs. C’est gratifiant, bien sûr, mais c’est aussi une responsabilité. Ils comptent sur nous pour leur fournir du travail adapté, pour régler des conflits entre eux pour répondre à plein de questions parfois très éloignées du monde du travail. En fait, les nombreux petits à côté que nous réservent nos collaborateurs sous forme de surprises, de demandes, d’imprévus et autres, nous préservent de la monotonie et je peux vous dire que c’est plutôt efficace. 😊
Quels sont vos projets ou ambitions pour l’avenir de L’étrive en matière d’accompagnement pédagogique ?
Je vais vous en citer deux : le premier est lié à un manque de visibilité de notre institution. L’étrive est une petite structure qui travaille dans ce que l’on appelle un marché de niche. En dehors de nos classiques clients horlogers et de quelques autres, très peu de monde sait qui l’on est et même que l’on existe. Heureusement, nous ne manquons pas de travail. Mais ce manque de visibilité s’étend aussi à nos autorités de placement ou aux associations qui s’occupent de personnes en situation de handicap. Nous offrons des postes de travail protégés valorisants et à la frontière du 1er marché dont trop peu de monde est informé. Nous devons soigner notre positionnement auprès des différents organismes actifs dans le domaine du handicap, du social, voir d’autres domaines qui peuvent toucher des personnes dans la précarité.
Le deuxième est plus ambitieux. Jusqu’à aujourd’hui, la demande de nos clients était « pouvez-vous emballer ça pour nous, ou pouvez-vous faire cela pour nous ». Avec la notion de durabilité qui devient plus actuelle et qui s’étend non seulement aux matières ou aux processus, mais touche aussi aux personnes, la demande évolue en « devenons partenaires ensemble ». Cette demande est sérieuse et peut profondément faire évoluer une institution comme la nôtre. C’est un virage que nous voulons pouvoir vivre sereinement. Un changement de paradigme qui demande un positionnement nouveau, probablement jusqu’aux plus hautes instances de notre structure.
À travers ses mots, Olivier Maurer nous rappelle l’importance d’un accompagnement attentif, respectueux et ajusté à chacun. Une vision profondément humaine, qui reflète les valeurs et l’engagement de L’étrive au quotidien. Merci à lui pour sa précieuse contribution au quotidien !